état d’urgence dans l’art

Œuvrer dans l’expérience directe

Comment un artiste peut-il éviter d’occuper la position d’un observateur distancié qui vit, qui analyse, qui identifie et qui conceptualise son travail de façon abstraite? Un artiste issu de la tradition intellectuelle de l’objectivité est-il automatiquement un auteur-observateur? Cela voudrait-il dire qu’une personne élevée dans cette tradition ne pourrait pas vivre dans l’expérience directe? Est-ce qu’une tradition de pensée et de vivre façonne complètement un humain, ou est-ce qu’il peut arriver à changer ses habitudes affectées, s’il le souhaite?

On peut retracer les conséquences de cette tradition intellectuelle dans la vie quotidienne, dans laquelle notre corps est souvent dissocié de notre esprit et inversement. Par exemple, nous allons dans une galerie d’art et nous pensons déjà à ce que nous allons manger plus tard, ce qui nous empêche d’être engagé dans le présent. Cette dissociation nous éloigne de nous-mêmes et conditionne ainsi les façons d’engager une création artistique. En grandissant dans cette tradition de pensée, nous sommes convaincus par elle, au point qu’elle soit incorporée en nous.

Cette façon d’être relève d’une fausse croyance de l’objectivité et de l’universalité, car l’artiste ne peut pas s’extraire de sa vie, de sa pensée et de son travail. Il faut ouvrir les portes vers d’autres façons d’être et ainsi vers d’autres manières d’œuvrer, car il existe de multiples possibilités de mener un processus créatif. Un artiste d’aujourd’hui ne devrait plus se soumettre à tout prix à l’ancien système marqué par cette objectivité. Il doit inventer et suivre sa propre façon d’œuvrer, de réfléchir, de conceptualiser et de présenter son travail. Le fait d’être présent et engagé dans la réalité immédiate nous permet d’entrer dans l’expérience directe.

Pour l’artiste, il n’est pas évident de voir si et quand il oeuvre à distance ou bien dans l’expérience directe. Peut-être ne le verra-t-il jamais, mais il arrive à créer tout simplement. Tant mieux s’il se laisse aller au lieu de s’accrocher aux concepts abstraits. </pQu'est-ce Qu'est-ce que l'expérience directe?

L’origine du mot expérience vient du latin experientia une dérive du terme experiri, ce qui veut dire faire l’essai de quelque chose.1 Ceci implique qu’on peut donc éprouver, expérimenter ou bien ressentir une expérience. Le sens du mot «expérience», tel que je l’entends, provient d’un rapport d’instabilité entre l’individu et son environnement. Vivre une expérience dépend du besoin corporel d’être ouvert et sensible à la situation et à l’entourage, tels qu’ils se présentent.

L’individu construit son chemin à partir d’expériences vécues. Celles-ci exercent sur lui une influence durable. Les actions, les gestes, les attentions, les émotions et les échanges varient d’une personne à l’autre. Étant donné, que chaque individu vit une expérience de façon différente, il est par conséquent unique par rapport aux autres. En d’autres termes, c’est l’ensemble des expériences vécues qui détermine ce que nous sommes. Edmund Husserl nomme cela le «Lebenswelt», «[…] «monde de la vie», c’est-à-dire [le] monde dans lequel nous vivons toujours et déjà, et qui constitue le sol de toute opération de connaissance et de toute détermination scientifique.»2 En faisant surtout référence à l’expérience, le Lebenswelt est ce qui constitue notre vie et ce qui nous conditionne. C’est la totalité de nos expériences, qui est présente en arrière-plan, à chaque moment de notre vie. Ainsi, le Lebenswelt est notre connaissance du monde, par l’expérience.

Je distingue deux sortes d’expériences: celles que nous vivons de façon directe et d’autres de façon abstraite, distante et objective. Une expérience directe est une action vécue, qui touche le corps dans sa totalité. Aucune distinction entre le corps physique et le corps mental n’est ici entendue, car lorsqu’il est dans l’expérience directe, le corps n’est jamais divisé en deux. Il existe de façon holistique. Quand une personne vit une expérience directe, elle engage une réflexion non distanciée. Cette réflexion relève de l’ordre intuitif et non pas de l’ordre rationnel ou abstrait. Une personne qui fait expérience directe est tout simplement enveloppée dans son action, voire absorbée. Cet état de «devenir un avec sa propre expérience»3 est ce que Francisco J. Varela, Evan Thompson et Eleanor Rosch identifient comme «mindfulness.»4 «Mindfulness, veut dire que l’esprit est présent dans l’expérience incorporée dans la vie quotidienne.»5 Dans ce sens, le corps se trouve dans un état d’ouverture au monde qui lui permet un échange sensible avec son environnement. Vivre une expérience directe, démontre le refus actif d’une façon de vivre et d’une tradition de pensée qui considèrent le corps comme séparé de l’esprit.

Dans le champ de la philosophie et de la science cognitive, Francisco J. Varela, Evan Thompson et Eleanor Rosch décrivent cette fusion entre corps et esprit, et l’appellent Esprit incorporé. « Par [réflexion] incorporé, nous voulons dire une réflexion à travers laquelle le corps et l’esprit se rejoignent.»6 Leurs recherches trouvent leurs origines dans la tradition bouddhiste du «mindfulness awareness». Historiquement parlant, elle est une pratique méditative qui permet d’atteindre la fusion entre le corps et l’esprit. La motivation de cette pratique est de «[…] devenir attentif, de faire l’expérience de ce que l’esprit fait quand il le fait et d’être présent avec son esprit.»7«En particulier, les pratiques impliquées dans le développement du mindfulness awareness ne sont virtuellement jamais décrites en tant que pratiques de méditation virtuose […] mais plutôt comme l’action de laisser aller les habitudes, qui ne sont pas mindful.»8

Ainsi, il s’agit d’une pratique de désapprentissage plutôt que d’apprentissage. L’approche de l’expérience directe est similaire à celle du «mindfulness awareness», car elle ne relève d’aucune pratique d’apprentissage par l’effort. Elle se pratique en se «lâchant», c’est-à-dire, sans être à la recherche d’un but, résultat, ou bien d’une connaissance abstraite et distante du monde de l’expérience.

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